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Philippe Bulinge

 

 

Le Mendiant Fleuri

Il n'est pas du pays. D'où peut-il être ?... d'où ?

On ne sait pas. C'est un mystérieux bonhomme.

Sur le bord du chemin parfois il fait un somme.

Il porte un vieux chapeau qui paraît être, comme

Ceux que portent les chanmpignons, en amadou.

Eut-il un nom ? Lequel ? On l'ignore. On le nomme

Le Mendiant Fleuri. C'est tout.

 

Il a cette folie, il a cette jolie

Folie : il se fleurit. Il se déguise en Mai.

Son chapeau d'amadou porte un phlox pour plumet.

Dès qu'il découvre un trou dans sa veste, il y met

Du lilas, un pavot. Si c'est une folie,

Cet affreux vagabond des routes se permet

La même que vous, Ophélie !

 

Cet homme a des crocus aux plis de ses lambeaux

Comme les champs en ont aux creux de leurs ornières ;

A ses poches il a des touffes printanières

Comme les bois en ont aux seuils de leurs tanières.

Au lieu des vieux boutons de corne, il a, plus beaux,

Des boutons d'or. Au lieu des pailles coutumières,

Il a du thym dans ses sabots.

 

Il reprise sa cape en ajonc qui s'accroche ;

Reborde un vieux revers avec des serpolets ;

Pique de la tremblette aux fentes des ourlets ;

Enrichit de bleuets roses et violets

Sa pauvre barbe dont le chanvre s'effiloche ;

Puis, fume, luxueux, parmi tous ces bleuets,

Une pipe d'aristoloche !

 

Qu'il est beau quand il va de maison en maison,

Chamarré d'herbe-aux-gueux, d'airelle et de spargoute !

La flore du moment sur lui frissonne toute.

Qu'il est beau quand il passe, en fleurs, et qu'il s'ajoute,

Comme un claendrier vivant, à l'horizon !

De sorte qu'il suffit de le voir sur la route

Pour savoir qu'elle est la saison !

 

Il réussit parfois des toilettes charmantes.

Je lui connus un col d'aspérule, un camail

De scabieuse ayant un chardon pour fermail.

Qu'il est beau quand il va de portail en portail,

Et que, chargé de coquelourdes et de menthes,

On le voit, rouge et vert comme un saint de vitrail,

Passer dans les herbes fumantes !

***

Ô bizarre bonhomme, ô vagabond falot,

Misère dont toujours embaumait le passage,

Vieillesse où le muguet attachait un grelot,

Ô Mendiant Fleuri, gueux parfumé, fou, sage !

 

Brave pauvre, qui, loin d'être un pauvre honteux,

Marques la déchirure, avec une jonquille,

On t'est reconnaissant, presque, d'être boiteux,

Tant la guirlande est belle autour de ta béquille !

 

Cynique éblouissant, héroïque et finaud,

Je ne saurais assez préférer, quand j'y pense,

Tes courageuses fleurs au facile tonneau,

Diogène charmant de nos routes de France !

 

Inconscient donneur d'une grande leçon,

Merci, fou gracieux, poète et philosophe,

D'oser, sous le soleil, enseigner la façon

D'accommoder de fleurs les restes de l'étoffe !

 

Il nous apprend, ton humble et rustique talent,

Ce qu'on peut faire avec quelques fleurs, quelques-unes !

Alors pourquoi traîner sa vie en étalant

Des misères, des trous, des tares, des lacunes ?

 

Pourquoi ne pas avoir un iris au chapeau

Qu'on tend vers le passant - ou qu'on tend vers la gloire ?

Ah ! Mendiant Fleuri, quand rentre le troupeau,

Ils font bien, les bergers, de te verser à boire !

 

Que ton moyen me plaît ! Tous mes accrocs d'hier

Vont aujourd'hui, du moins, servir à quelque chose.

Si tu fais le faraud, moi, je ferai le fier.

Ton gilet a son lys ? Mon coeur aura sa rose !

 

J'ai compris qu'il ne faut, qu'on ne peut, qu'on ne doit

Présenter au prochain nulle image cruelle,

Puisqu'on n'a qu'à rouvrir sa blessure du doigt

Pour y mettre la fleur qui va la rendre belle !

 

Bonhomme, j'ai compris qu'il faut être coquet

De sa blessure, au lieu d'en être malade.

Et que même, parfois, pour y mettre un bouquet,

Il convient d'élargir la simple estafilade.

 

On n'a plus peur de rien lorsqu'on prend ce parti :

Et l'on acquiert bientôt la grâce, et la manière

D'être reconnaissant au buisson qui, gentil,

Pour la fleur qu'il vous tend, vous fait la boutonnière !

 

Dès qu'on est décousu par un poignard nouveau,

Il faut en profiter pour se fleurir encore !

Plus on est malheureux, plus on doit être beau !

Faisons tous nos malheurs en corolles éclore !

 

Servons-nous du malheur. - Un jour, un jardinier

M'a dit cette parole ingénue et profonde :

"Si Job avait planté des fleurs sur son fumier,

Il aurait eu les fleurs les plus belles du monde !"

 

Edmond Rostand - Les Musardises.

 

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