Je tâche de revoir l'enfant mystérieux
Voyageant en Espagne, - et je ferme les yeux ..
Et je marche à travers la bruyère sauvage,
Et je rêve, en marchant, les détails du voyage.
O joie! avoir dix ans, être fils d'un vainqueur,
Savoir déjà beaucoup de Virgile par cour,
Garder, n'ayant jamais été mis au collège,
Autour de l'âme, encor, ce duvet qui l'allège;
Et parce que d'honneurs et de gloire couvert
Le général Joseph-Léopold-Sigisbert,
Dont le père est un humble artisan de province,
Veut voir jouer ses fils dans le palais d'un prince,
Et qu'entre deux combats ce héros s'attendrit, -
Se trouver brusquement en route pour Madrid,
Et le front bourdonnant encor d'un bruit de bronze,
Comme si l'on avait rêvé mil-huit-cent-onze,
Paris, et les portraits de Napoléon Deux,
Se réveiller courant des chemins hasardeux
Où parfois, sur le bord d'un gouffre, au clair de lune,
On rencontre un courrier qui vient de Pampelune!
Je rêve les détails du voyage.
Correct,
Cambré contre le fond capitonné d'Utrecht
Pour que sa redingote à brandebourgs l'épouse,
Et pour qu'elle rabatte à la mil-huit-cent-douze
Sur son buste bombé les épaulettes d'or,
- Ou pour cacher qu'au fond du carrosse il s'endort,
L'aide de camp marquis du Saillant accompagne
La générale Hugo qui se rend en Espagne.
La générale Hugo n'est pas contente. Elle a
Horreur du vieux coucou que l'on rafistola
Et qui penche, guimbarde aux formes fantômales,
Sous des gibbosités de meubles et de malles.
Cet objet à la fois gothique et Pompadour,
Chaise de poste ensemble et carrosse de cour,
Qui sur de grands ressorts en gondole s'agence,
Par son cabriolet tient de la diligence,
Et, par son grincement, du char à boufs. Des boufs
Viennent d'ailleurs aider dans les chemins bourbeux
Les six mules hors d'âge et tintinnabulantes
Auxquelles un gaillard, prompt à les trouver lentes ,
Crie, en fouettant leur dos écorché jusqu'à l'os,
Toutes sortes de mots qui finissent en dios.
Les trois petits Hugo, d'humeur moins difficile,
Se sont accommodés de ce luxe fossile;
Les deux grands ont pouffé de rire en contemplant
Le ventre vert et or de ce monstre roulant
Dont l'ombre sur la route est apocalyptique;
Et, grave, ayant déjà sa petite esthétique,
Le plus petit des trois ne l'a pas trouvé laid.
Ils montent tous les trois dans le cabriolet.
Ils tirent les rideaux sur les anneaux de cuivre;
Changent de place; ils sont heureux; tout les enivre!
Car les petits enfants sont de grands voyageurs
Et les endroits quittés ne gardent pas leurs cours.
Ils sont heureux. Ils ont des choses dans leurs poches.
Ils ouvrent tout le temps et feraient des sacoches
Dans lesquelles Dieu seul sait tout ce qu'ils ont mis.
On entend s'envoler parfois de tendres cris
Vers ce cabriolet qui fait un bruit de cage;
Et le carrosse roule... « Eugène, soyez sage!
- Surtout surveille bien ton petit frère, Abel! »
Et l'on voit s'empourprer le mont Jaitzquibel.
Ils font tout ce chemin que je viens de refaire.
Je les vois. Je peux dire : « Ils sont aux croix de pierre.
Ils longent le vieux mur de granit » (il y a
Maintenant sur ce mur un grand magnolia!).
Je peux dire : « Ils vont être au château d'Urtubie
Dont l'armure d'ardoise est sans cesse fourbie
Par quelque brusque averse au flot diluvien;
Ils y sont! ils le voient, comme un archer qui vie nt
De laver à grande eau les mailles de sa brugne,
Se sécher au soleil sur la route d'Urrugne.
Ils sont au pont; ils sont... »
Je rêve les détails
Du voyage.
Je sais devant quels vieux portails
Ils se sont arrêtés, dans un certain village.
Ils roulent. Maintenant le bizarre attelage
A rejoint, près d'Irun, le Convoi du Trésor.
Un beau général-duc tout étincelant d'or
Prend le commandement de cette cavalcade
Qui doit faire briller les yeux de l'embuscade;
C'est parmi des plumets que l'on ressort d'Irun;
D'alertes éclaireurs galopent un par un
Pour voir si dans les rocs rien ne se dissimule...
Clic! Clac! Déjà les fers de la première mule
Ont frappé d'un sonore et quadruple oméga
La route d'Oyarzun et d'Astigarraga;
La bergère s'enfuit et le troupeau s'effare;
Les andalous vont l'amble au son de la fanfare.
Quoi ! pour Victor Hugo, des trompettes? - Déjà?
Non, mais pour le Trésor. Ce Trésor protégea
Le petit voyageur pour qui tremble la Muse.
Il est de ces hasards bienheureux. Dieu s'amuse.
Deux mille hommes à pied! mille hommes à cheval!
Et l'on serre les rangs! et dans l'ombre du val
La Providence - car toujours la Providence
Lorsque naît un génie est dans la confidence! -
Sourit de ce Trésor qui n'est qu'un prête-nom';
Et trois mille soldats renforcés de canon,
Gardent, croyant garder un coffre plein de piastres
Un merveilleux enfant dont l'âme est pleine d'astres!
Je rêve les détails du voyage.
Un convoi
Fait exprès, semble-t-il, pour l'enfant qui le voit!
Chaîne héroï-comique, espagnole et française,
Et dont chaque chaînon est fait d'une antithèse!
On voyage en Espagne, on est gardé par des
Grenadiers : ce sont des grenadiers hollandais.
Napoléon, qui pense à tout malgré la guerre,
Envoie un personnel tout neuf au Roi son frère
De sorte qu'on peut voir un quadrille dansant
D'auditeurs au Conseil d'État sur des pur-sang.
Le Trésor est suivi de trois cents véhicules
Remplis de voyageurs charmants ou ridicules.
Elégance où parfois la loque flamboya,
On dirait d'un Boilly retouché par Goya.
Les jeunes colonels musqués et sans moustaches
Découvrent des minois dans le fond des pataches
La main tremble; l'oil rit; la fleur tombe... Est-ce beau,
Criant à Salinas, chantant à Pancorbo,
Tantôt pris de fou rire et tantôt de panique,
Sous cet immense ciel bleu, ce cortège unique
Roulant, trottant, sifflant, luisant, flambant, piaffant,
Et, parmi ce cortège unique, cet enfant!
Cet enfant porte en lui deux provinces de France,
Et sa Bretagne rêve, et sa Lorraine pense
Et c'est en même temps un petit Parisien
Qui ne perd pas la tête et qui regarde bien.
Qu'il regarde ! voici Hernani ! .
V
Les voitures
Passent sous la visière énorme des toitures
Dans cette rue étrange où je monte en rêvant.
Ah ! c'est l'Espagne, enfin !
Je sais bien qu'au-devant
De celui qui sera son poète, l'Espagne
Avait mandé sa grâce à travers la montagne,
Qu'elle avait détaché vers lui quelques splendeurs
- Vieux clochers chambellans, moulins ambassadeurs,
Chargés de l'accueillir au seuil de la Biscaye
D'un peu de majesté, de morgue et d'antiquaille !
Je sais bien qu'au-devant de celui qui venait
Elle avait envoyé le soleil, le genêt,
Le vent du sud chantant son grand air de bravoure;
Que déjà cette Reine, aux portes de Ciboure,
Avait fait de sa part saluer cet Infant
Par un vieux mendiant de rouge se coiffant;
Mais c'est à Hernani - noir village, je t'aime!
Qu'elle avait décidé de l'attendre elle-même.
Et tous les murs étaient pavoisés de haillons.
Depuis qu'on parcourait les âpres régions
Pour la première fois le convoi faisait halte;
De sorte que ce fut vraiment - et je m'exalte,
Je parle seul tout haut, je ris! - ce fut ici
Que la rencontre eut lieu. - Noir village, merci!
Tout à l'heure, en passant, on me montrait une île.
J'ai dit au batelier : « Ta barque est inutile
Que peut me faire à moi sur quel bout de terrain
Un Haro se rencontre avec un Mazarin?
Je veux voir Hernani! C'est là qu'entre les poutres
D'une rue où l'on boit le sombre vin des outres,
Sous une longue bande étroite d'indigo,
Se rencontra l'Espagne avec Victor Hugo!
Je suis un pèlerin. Je viens pour qu'on me montre
Le véritable endroit de la grande rencontre,
Et non pas je ne sais quelle île des Faisans!
Le siècle, cette année, a de nouveau deux ans.
Ô rapide frisson des âmes enfantines!
Aussitôt qu'il eut vu, l'enfant des Feuillantines,
L'orgueil silencieux qui ronge ces maisons
Et leur sort sur la face en énormes blasons;
Ces fers forgés; ces bois sculptés; ces hommes pâles
Qui sur de pauvres seuils se drapent dans des châles;
Les caprices pointus de ce pavé grimpant
Sous le balcon qui bombe et la loque qui pend
Aussitôt qu'il eut vu ce clocher à grillage
Où les cloches ont l'air d'oiseaux de bronze en cage.
Aussitôt que, passant la poterne, il eut vu
Les longs veloutements de ce vallon perdu
Ces chênes bas taillés d'une façon si drôle
Qu'ils ont la grosse tête à perruque du saule;
Ces fermes rabattant sur leurs murs des volets
D'où le piment retombe en doubles chapelets;
Ces gazons où toujours quelque poulain se vautre;
Ces toits dont un côté descend plus bas que l'autre;
Aussitôt qu'il eut vu marcher dans les sentiers
Des joueurs de pelote et des contrebandiers;
Sous les arbres trapus tout enthyrsés de lierres
Rire, des muletiers avec des sandalières;
Des filles aux pieds nus, de leurs orteils vibrants,
Caresser à rebrousse-écume les torrents
Des prêtres bruns mêler des ombres de soutanes
Aux troncs décortiqués et pâles des platanes;
Des mules trois par trois traîner ces grands berceaux
Dont la toile au soleil tremble sur deux arceaux
La broussaille dresser son piège qui chuchote;
Les moulins avoir l'air d'attendre Don Quichotte;
Et les maïs bouger leur barbe et leurs plumets;
Et les feux s'allumer soudain sur les sommets;
Et le linge sécher à travers les campagnes,
Il fut plus Espagnol que toutes les Espagnes!
Il a reçu le coup de soleil, c'est fini.
Quand sa mère aura peur - plus loin que Hernani
Il rira. - Le buisson où s'embusque la haine
Elle le connaît trop, la maman Vendéenne!
Elle dit à son fils : « Rentrez la tête un peu! »
Mais une vitre éclate! On vient de faire feu!
« C'est gentil, l'ennemi qui m'envoie une bille ! » Dit l'enfant.
Car ce brave aux longs cheveux de Fille
Est déjà tellement du pays où l'on est
Qu'il a mis du panache à son petit bonnet.
VI
Ô mystère charmant et profond de l'enfance!
Quoi! cet être joyeux d'enfreindre une défense,
Qui rit, qui parle seul, qui joue, et qui soudain
Semble pris pour ses jeux d'un immense dédain,
Et rêve, dédaignant l'image ou la praline,
Dans le plus sombre coin de la vieille berline;
Qui montrait tout à l'heure un golfe avec son doigt
En demandant, « Quel est ce gros saphir qu'on voit ? »
Ce garçonnet ravi d'abîmer son costume,
C'est Celui qui mettra son siècle sur l'enclume,
Qui pendant si longtemps sera terrible et seul,
Et qui pratiquera si bien l'Art d'être Aïeul
Que, pâles apprentis sortant tous de ses forges,
Les poètes seront ses innombrables Georges !
Quoi ! cet enfant, c'est lui par qui nous apprenons
Que tous ces voyageurs croyaient avoir des noms,
Et c'est lui l'éternel parmi ces éphémères !
Quoi! c'est le grand Hugo, ce petit Victor!
Mères,
Qu'il y ait du respect parfois dans la douceur
Du baiser mis au front de votre enfant rêveur
Que vos lèvres, parfois, en écartant des boucles
Aient peur de se brûler à quelques escarboucles
Frissonnez au milieu d'un rire; effrayez-vous
De prendre l'avenir, ainsi, sur vos genoux
Et dites-vous, avec une ivresse inquiète,
Lorsque vous saisissez une petite tête
Pour essayer de voir au fond des yeux gamins,
Qui, vous tenez peut-être un monde entre vos mains
Sait-on à quel moment au juste le dieu passe ?
Songez à la minute émouvante de grâce
Où, dans la vieille rue, au son d'un fandango
Que rythme un claquement de fouet, Madame Hugo
Sort du carrosse vert dont l'attelage souffle,
Et, prenant dans ses bras l'enfant qu'elle emmitoufle,
Distraite, d'une voix qui sommeille à demi,
Lui dit légèrement: « Tu vois, c'est Hernani. »
Aucun éclair n'a lui dans la ruelle noire;
Nul n'a senti tomber cette graine de gloire;
Et lui-même l'enfant n'est pas resté songeur.
On se bouscule, on crie, on jure; un voyageur
Chante... Et le germe obscur descend au fond de l'âme.
« C'est Hernani, tu vois », a murmuré Madame
La générale Hugo, d'une distraite voix.
Et l'enfant regardait. « C'est Hernani, tu vois »,
Dit cette mère. Et tout, pendant cette minute,
Tout; Don Ruy, Don Carlos, le grand vers dont la flûte
Soupire, le bandit, l'amour, le collier d'or,
La bataille de mi]-huit-cent-trente, le cor,
Mademoiselle Mars, la salle qui trépide,
Tout, le lion superbe et le vieillard stupide,
Oui, tout fut, au-dessus de ce village fier,
Pendant cette minute, en puissance, dans l'air!
Cette minute-là fut grosse du chef-d'ouvre.
- Et, faisant de son fouet zigzaguer la couleuvre,
Un jeune postillon, sur un seuil, étalait
Le rouge fatidique et vif de son gilet.
Le Rêve dans l'esprit des grands amants du Verbe
Abonde avec amour autour d'un nom superbe
Il suspend, en secret, son cristal doux et lent
Au nom qui s'alourdit d'un poids étincelant;
Et quand, plus tard, cherchant dans cette ombre où tout reste,
Hugo retirera de son cour, d'un seul geste,
Le nom qui s'y enfonce en tremblant aujourd'hui,
Ce nom ramènera tout un drame avec lui!
VII
... Mais la nuit m'a surpris près d'un portail de pierre
Alors je me souviens qu'il aimait la prière
Qu'il a divinement murmuré : « Va prier... »
Je songe que le soir du vingt-six Février,
Hernani, ton église est bien selon mon âme,
Puisque je ne peux pas aller à Notre-Dame !
Et je laisse la vieille en noir qui tient les clés
M'ouvrir.
Saint-Sébastien a les cheveux bouclés;
Le large autel doré luit de toutes ses forces
Et l'on voit des raisins sur les colonnes torses.
Cette église serait sûrement de son goût.
Et comme dans son ouvre énorme on trouve tout,
J'y prends quelques beaux vers comme on choisit des cierges,
Et je les fais brûler doucement. Et les Vierges
- Fronts de cire entrevus à travers des carreaux
Sont celles justement qu'invoquent ses héros;
Et je t'ai demandé, Petit Roi de Galice,
Comment il faut prier pour que Dieu s'attendrisse !
Et je sors tout ému sous le ciel toujours beau
Et je marche en disant : « Maître, Génie, Hugo...
Souris, Père d'un siècle, aux humbles fils d'une heure !
Que quelque chose, en nous, de ce grand jour, demeure!
Donne-nous le courage et donne-nous la foi
Qu' il nous faut pour oser travailler après toi... »
Et les mots se pressaient sans ordre sur ma lèvre,
Car depuis le matin je cultivais ma fièvre.
« ... Fais que nous nous levions la nuit pour travailler,
Que nous ne dormions plus à, cause du laurier;
Et détache ta main, un instant, de ta tempe,
Pour bénir notre front, notre cour, notre lampe. »
Des paysans passaient. - « Persuade-nous bien
Que le travail est tout, que nous ne sommes rien...
Un chant montait, de ceux que plusieurs voix reprennent.
« ... et dis-nous de chanter pour que tous nous comprennent! »
Ainsi parlait la voix de mon âme à genoux.
Le soir d'Espagne était merveilleusement doux.
Mais il fallait partir, car l'ombre enveloppante
Venait; je reprenais la vieille rue en pente
Qui serre tellement le ciel entre ses toits
Que l'on ne voit jamais qu'une étoile à la fois;
Je murmurais : « Faut-il qu'un pareil jour s'achève ? »
Je sortais de Hugo comme l'on sert d'un rêve;
Et j'ai redescendu la rue; et lorsque j'ai
Passé sous le dernier balcon de fer forgé,
Un homme, d'une voix orgueilleuse et bourrue,
M'a dit: « Señor, c'est là - dans cette vieille rue -
Que naquit Urbuta, le brave à qui le Roi
François Premier rendit son épée ! » Alors, moi
J'ai dit : « C'est là qu'est né - dans cette rue ancienne -
Le drame auquel le Cid pourrait rendre la sienne. »
Hernani, 26 février 1902.